Evolution de la place des règles dans la société

13.05.2015    Catégories : Les règles dans le monde

Toute femme réglée a une anecdote embarrassante à rattacher à la “mauvaise semaine”, aux ragnagnas, qui sont loin d’être toujours faciles à vivre. Ce qui est sûr, c’est que la société, qui a longtemps rejeté les menstruations et les femmes réglées, a un rôle prépondérant dans notre hésitation à parler ouvertement de ce phénomène qui affecte nos vies.

Mais pourquoi ce tabou ? d’où vient-il, et que dit-il de notre société ? Et comment parvenir à le dépasser pour pouvoir enfin s’exprimer librement sur nos règles ?

L'artiste Rudi Kpaur, a fait parler d'elle dans le monde entier avec cette photographie censurée sur instagram.

Le sang, symbole de vie et de mort

S’il existe un tel rejet des règles depuis si longtemps, c’est notamment parce que le sang menstruel est entouré d’une symbolique mystique, entre pureté et souillure. Les femmes réglées ont longtemps été mises à l’écart : on les accusait d’être impures, dangereuses, leur sang responsable de maladies et de malédictions, de faire pourrir la nourriture, et d’autres choses réjouissantes…

Différent du sang rouge et pur des blessures des guerriers, le sang “noir” des règles est resté entouré de légendes jusqu’à être compris par la biologie. Pourtant, la science n’a pas réussi à démystifier totalement les règles, qui sont encore victimes de leur mauvaise image et de préjugés dans beaucoup d’esprits.

Car si le sang qui coule ne gêne pas forcément – pensez aux films de guerre, aux films d’horreur avec un tueur en série sanguinaire –, on ne veut pas voir celui qui coule du sexe des femmes.

Représentation artistique

Depuis le XXème siècle, la représentation des règles dans l’espace public s’est faite en dents de scie. Il est compliqué de remonter trop loin dans le temps, et on recense des oeuvres d’art traitant du sujet à partir des années 60, avec notamment Vagina Painting, une performance artistique de Shigeko Kubota. En 1965, l’artiste, accroupie au sol, peint avec un pinceau imbibé de peinture rouge, accroché à sa culotte.

Shigeko Kubota performing Vagina Painting in 1965. GEORGE MACIUNAS

Après vient la révolution de 1968, qui correspond à une certaine libération de la femme qui peuvent mieux s’affirmer sexuellement. Elle n’est plus esclave du désir masculin, mais peut devenir elle aussi un sujet sexuel. Quelques oeuvres montrent cette ambivalence entre les règles et la sexualité féminine, et beaucoup ont un caractère provocateur, résolument féministe, parfois à la limite du trash. (Le Regard de la Méduse, d’Orlan)

Les oeuvres d’art traitant des règles restent quand même peu nombreuses, et difficiles à documenter après les années 70, comme si une fois la “révolution” passée, le tabou s’était réinstallé…

Pourtant, il n’est pas si rare dans les films ou les séries que les personnages féminins aient leurs règles. On pourrait se dire “cool ! les femmes à la télé ou au cinéma sont comme nous, finalement !” Mais ces représentations sont-elles assez positives pour qu’on s’en réjouisse vraiment ?

Représentation populaire


Disons-le tout de suite : non. Très souvent, au cinéma comme à la télévision, quand une femme a ses règles, elle passe un sale quart d’heure. Dans l’exemple le plus marquant à ce jour, on peut même dire que tout le monde passe un sale quart d’heure. Je parle bien sûr de Carrie, dans lequel les pouvoirs télékinésiques du personnages sont déclenchés par ses premières règles. Comme c’est un film d’horreur, on imagine aisément, pour celles et ceux qui n’ont pas vu le film, qu’elle ne se sert pas de ses pouvoirs pour transporter ses sacs de courses.

En 1976, Carrie faisait une première apparition remarquée sur grand écran, dans le film de Brian De Palma Prod DB©Redbank Films

Carrie se fait humilier dans les vestiaires du lycée, quand ses camarades découvrent qu’elle a ses premières règles.

Cette représentation peut sembler extrême, mais il n’en reste pas moins que dans l’immense majorité des films dans lesquels on fait mention des menstruations, l’effet produit est toujours négatif. Gêne, honte, embarras, stress, ridicule, voilà le panel d’émotions ressenties par les femmes réglées, et les situations sont tour à tour horrifiques ou comiques, toujours au détriment de la femme, qui devient alors “victime” de ses propres règles.

Ce décalage entre les représentations artistiques des règles, souvent crées par des femmes elles-mêmes engagées, et celles plus populaires du cinéma, sont-elles vouées à ne jamais se rencontrer ? Le public “populaire” est-il condamné à ne rencontrer que des images négatives des menstruations?

Heureusement, l’arrivée massive des réseaux sociaux tend à prouver le contraire, même si le bilan est encore pour l’instant en demi-teintes.

Cachez ce sang que je ne saurais voir !


Souvenez-vous de ce T-shirt, datant de 2013 et dessiné par Petra Collins. La levée de boucliers ne s’était pas faite attendre : horreur ! indécence ! obscénité vulgaire ! Les réactions suscitées par ce choix artistique n’ont pas manqué de refléter le malaise que provoquent l’évocation d’une multitude de tabous, cristallisée en un seul objet : menstruations, masturbation féminine (encore plus taboue que la sexualité “partagée”), et comble du comble : la masturbation pendant les règles ! Ah, et les poils aussi ! Décidément ! Non mais ça va pas la tête ?!

Plus récemment, l’artiste Rupi Kaur postait sur Instagram une photo issue de la série “period”, qui représente une femme allongée, de dos, le pantalon et le drap sous elle tachés de sang. Une image plutôt banale, que nombre d’entre nous reconnaissons comme “un truc super chiant qui est arrivé au moins une fois mais probablement plusieurs, et qui soûle grave” – mais la plate-forme de partage d’images n’a pas été du même avis. Ni une, ni deux, la photo est supprimée par Instagram.

Photo Source: Tumblr.com/search/rupi+kaur


Un réflexe pas si curieux, au vu de la tendance des réseaux sociaux à n’accepter la diffusion que d’une seule version de “la femme”, qui n’aurait ni poils, ni vergetures, ni règles, ni enfant à allaiter. C’est cette version même de “la femme” qui nous conduit à complexer, à nous référer à un idéal intangible, puisque “la femme” qu’on voit dans les médias, eh bien, elle n’existe… que dans les médias, et il est bien malvenu de la faire saigner en public !

Mais la mobilisation de l’artiste et de milliers de femmes sur Internet qui ont exprimé leur mécontentement face à cette censure a poussé Instagram a rétablir la photo sur sa plateforme. Une belle avancée.

Les réseaux sociaux à l’origine du changement

On comprend avec ces représentations populaires pourquoi il est si difficile, en tant que femmes, d’être à l’aise avec ses règles, que ce soit dans l’espace public ou dans l’intimité. Pourtant, il semblerait que l’arrivée des réseaux sociaux permette une certaine banalisation des règles, c’est-à-dire de ne plus les voir comme un phénomène dangereux ou sale, mais comme quelque chose qui fait tout simplement partie de la vie. En diffusant massivement du contenu sur les règles (qu’il soit visuel ou écrit), les réseaux sociaux permettent de contourner le tabou et même, pourquoi pas, de le détruire. Puisque, au fond, il n’y a aucune raison d’avoir honte à cause des règles !

Tumblr de Dans Ma Culotte pour le Menstrual Hygiene Day

C’est pour ça également qu’existe le Menstrual Hygiene Day, qui a lieu chaque année le 28 mai. Cette journée de sensibilisation aux questions sanitaires autour des règles vise à permettre aux femmes, partout dans le monde, de gérer leurs menstruations en toute sécurité, et avec dignité. Pour passer d’une situation honteuse – et pour certaines femmes dans le monde, vraiment dangereuses d’un point de vue santé – à une acceptation de ce phénomène physiologique, le Menstrual Hygiene Day se déploie sur les 5 continents, et s’appuie beaucoup sur les réseaux sociaux et sur le partage communautaire.

A cette occasion, Dans Ma Culotte ouvre le dialogue sur les règles et vous proposent de témoigner. L’occasion pour chacune d’entre nous de s’interroger sur comment nous vivons nos règles, et sur quand, comment, et où, nous abordons le sujet. Sommes-nous à l’aise en public ? Dans des cercles plus restreints ? Peut-être avons-nous l’habitude de partager sur un groupe Facebook ou sur un forum ? Comment réagissons-nous face à ces oeuvres ou à ces films représentant les règles ? Autant de questions à se poser pour faire le point sur notre rapport personnel à nos menstruations, mais aussi à celles des autres.


Pauline Burel


Références :
5 Menstrual Blood Art/Projects Worth Seeing : par ici
What Hollywood Gets Wrong About Your Period : par ici
Représentation et Modernité : par ici



Articles en relation

Ajouter un commentaire Abonnez-vous aux commentaires

 (avec http://)

Le produit a été ajouté à votre panier
Quantité
Total
Il y a 0 éléments dans votre panier. Il y a un élément dans votre panier.
Total produits (TVA incl.)
Total (TVA incl.)
Continuer le shopping Commander